“la fatigue de devoir s’assumer”
Alain Ehrenberg : ” Mal du siècle ” est une expression journalistique. La psychiatrie considère depuis 1970 que non seulement elle est le trouble mental le plus répandu dans le monde, mais que les choses vont également en s’aggravant. Aujourd’hui, selon les critères employés, les pourcentages varient entre 5 et 7 % de déprimés. Il y a néanmoins un problème : la psychiatrie ne dispose d’aucune théorie de la dépression. Hier, comme aujourd’hui, les psychiatres ne savent pas la définir… La dépression évoque aujourd’hui l’image de la personne fatiguée qu’il faut regonfler comme un pneu. Surtout, elle amorce sa ” réussite ” au moment où l’on passe d’une société d’obéissance, à l’autorité reconnue, à une société qui pose des normes incitant chacun à l’initiative individuelle, l’enjoignant à être responsable de sa vie : à devenir lui-même. C’est la maladie de l’homme sans guide : il déprime de devoir supporter l’illusion que tout lui est possible et de s’apercevoir qu’il n’en est rien. En croisant l’histoire de la psychiatrie et celle des modes de vie, j’ai tenté de montrer que la dépression est une réponse en négatif à ces impératifs : elle se présente comme une maladie de la responsabilité dans laquelle domine le sentiment d’insuffisance. Le déprimé n’est pas à la hauteur, il est fatigué par l’exigence sociale, par l’effort de devenir lui-même. Alors que cette société insiste sur les notions de projet, de motivation, ou de communication, il se sent sans avenir, sans énergie, il communique mal avec lui-même et avec les autres.